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  • Une fourrure

    Je suis ici pour enlever les traces de la propriétaire. Sa longue vie est passée mais sans faire le ménage elle n’est pas finie. Les deux morts : la symbolique et la réelle. Des objets traînent dans la maison. Ils n’ont pas remarqué qu’elle était morte.

    L’ouverture des armoires a été comme une intrusion. Un mausolée abandonné de la féminité. Des fourrures. Des dizaines de fourrures. Elle se voyait ainsi, alors. Elle ne pouvait se reconnaître que dans les fourrures. Des souvenirs, des dons des amants, des preuves de l’amour et de l’infidélité y sont suspendus.

    Des fourrures fidèles à portée de la main. Je mets une âme inconnue. Auparavant, j’aurais trouvé cette idée insupportable, maintenant ça n’a pas de sens. L’air a tremblé, une odeur désuète de muguets. Un reflet étranger dans le miroir.

    Pendant la nuit, il pleuvait. C’était cette pluie qui ne cesse jamais. On a dormi de manière exquise.

  • Un ombre

    Il était le chouchou de sa mère. Après s’être allongés ensemble et avoir été constamment allaité, il était gros et se tenait à peine debout.

    Puis, il avait maigri mais il avait gardé cette capacité de se laisser tranquille. De ne pas exiger d’effort de soi-même. Aux compétitions sportives, il parvenait à l’arrivée reposé. Tous ses mouvements étaient frugaux. Il passait les tests détendu. Il ne rêvait de rien, rien ne lui manquait. Il était intelligent mais il n’avait jamais d’affection pour aucune fille. Avec une seule exception – L’Histoire de la Pologne. Aveuglé par les cendres de la gloire nationale, il imaginait qu’elle avait ce qui était le meilleur. Il n’en doutait pas si bien qu’il ne s’était jamais posé aucune question à ce sujet. Jamais il ne pensait à s’élancer dans le monde.

    A ce moment-là, il avait 40 ans. Il avait perdu sa puérilité, il avait commencé à perdre des cheveux. Il avait aussi une femme. Elle l’avait saisi et il est resté avec elle. Quand elle était fâchée et criait, il répondait tranquillement : Sans aucun doute, j’en suis coupable.

  • Papa

    Au début, quand il avait encore un choix – laisser se porter par la vie ou satisfaire les ambitions de sa mère, il avait confié à son père : « J’ai peur d’avoir peur ». Il pensait naïvement que son père prendrait son parti.

    Il ne pouvait pas être lui-même, il avait décidé d’être original. C’est un groupe de gens plus malheureux que les autres. La vie foule aux pieds leur prouesse, ils ont été suppliciés.

    Quand je l’ai connu, sa nostalgie pour lui-même était une cicatrice à peine visible, un regard absent. Il croyait que rien n’avait d’importance, ainsi la perte n’existait pas. Il était devenu un personnage fictif même s’il pensait qu’il était naturel. Il ouvrait « Histoire de la philosophie » de Copleston et la lisait avec la mine d’une personne initiée et pleine de mépris. Quand arrivait quelque chose qui touchait son intérieur, son secret, quand je souffrais à cause d’un garçon ou d’un examen raté, le monde autour de lui, moi, arrêtions d’exister. Puis, il se réveillait et intellectualisait sans émotions. Les pleurs et les regrettes ne servaient à rien.

  • Les mots

    Il semble qu’il n’y ait rien de plus dangereux que les mots qui circulent. Les actions quotidiennes sont plus faciles à attraper, à nommer, à voir. Et les mots ? On peut les nier, dire que ce ne sont que des mots, qu’ils sont sortis tous seuls, que c’est dit de manière imprécise, que c’est une blague, que ce n’est pas vrai, que tu as mal entendu, que tu es trop sensible et que tu les interprètes mal. Avec les mots, on peut blesser mais comme si c’était pour de faux.

    D’aussi loin qu’elle se souvienne, la vie avec sa mère l’a habituée à des avalanches de mots. Elles étaient riches en insultes, railleries et avertissements. Il ne fallait pas discuter, le risque de se briser le cou était trop grand. L’appartenance à cette femme supposait l’existence d’un moment paradoxal où il fallait volontairement, suite à son choix, accepter ce qui était imposé. Après une attaque de rage, la mère redevenait gentille. Elle invitait sa fille à faire les magasins. Là, elles décoraient leur amour compliqué.

    Quand elle a commencé à atteindre la puberté, sa mère regardait son corps changeant comme le signe d’une chute physique. Ses hanches étaient observées le plus attentivement. Enfin, la sentence est tombée « Ton cul devient énorme. Comme celui de ta grand-mère ». Elle se souvient qu’en ce temps-là elle souffrait beaucoup à cause de ce qu’on pourrait nommer le mal et puis l’étrangeté. On disait que c’est l’adolescence. Que sa souffrance est la faute de cet âge.

    Elle avait besoin d’un talisman pour chasser le mauvais sort des mots, d’un sérum contre le venin. Elle avait besoin de sureté, d’une preuve de la vérité. Quelque chose qui l’aiderait à faire confiance à ce qu’elle voit et ressent. Un short vert ! Celui en soie avec des jambes dépliables. Elle l’a reçu il y a un an quand personne n’avait rien à reprocher à ses fesses. Elle adorait ce short, elle y faisait attention. Il ne pouvait pas mentir ! Après les flots de paroles de sa mère, elle se cachait dans sa chambre. Elle enfilait son short, il lui allait comme un gant. Elle attendait que le monde autour d’elle se transforme.

  • Le dos

    Au fait, on ne sait pas par quoi commencer cette histoire. Parfois, j’inverse son ordre car est-il facile de figer la chronologie des évènements ou la liste des invités quand on raconte des histoires de famille ? Le fait que quelqu’un ne soit pas encore né, ne veut pas dire que son destin n’est pas encore décidé. Le fait que quelqu’un ne soit pas là, ne veut pas dire qu’il n’est pas présent.

    Mais ne compliquons pas. Une femme, un mari et une fille ado. Trois personnes dans une voiture. Ils vont à l’église. La fille y va parce qu’elle pense qu’elle y est obligée. Elle ne sait pas encore, et peut-être elle ne le saura jamais, qu’elle n’appartient qu’à elle-même. La femme et le mari y vont pour renforcer leur croyance, affaiblie par la semaine, que chacun doit porter sa propre croix. Depuis des cages en verre, ils se regardent mais ils ne se voient pas, puis ils détournent le regard, fatigués de ne rien voir. Anxieux, frustrés, furieux. À cause de cette peine sous la forme d’une grossesse qu’ils n’avaient pas voulue et d’une relation qui dure depuis 19 ans. Apparemment, ils ont décidé d’être condamnés à perpétuité. Impliqués dans des conflits. Les leurs propres et ceux entre eux. Une famille où personne n’arrive à vraiment aimer personne. Ils commencent des disputes sur la météo, sur des œufs brouillés, sur la belle-mère, sur la justice. Sur un regard absent ou sur celui vigilant. Sur ce que quelqu’un n’est pas là ou juste au contraire, qu’il est là. Parfois, ils font le ménage ensemble, ils jettent ce qu’ils peuvent comme si ça pouvait changer le cours de l’histoire de leur vie. Parfois l’un, une autre fois l’autre, sort en claquant la porte et en croyant qu’il ne rentrera jamais. Et ils sont rentrés. Ils avaient peur de la vie pour leur propre compte. Sans d’autres coupables qu’eux seuls. En se servant de la doctrine catholique et en conformité avec celle-ci, ils constataient qu’il fallait rester sur place jusqu’à la fin des funérailles.

    Ils y vont. C’était encore l’époque où la femme suivait attentivement le regard de son mari. Elle collectait des preuves. Elle a retrouvé les yeux dans le miroir reflétant la poitrine de la fille. Il a vu qu’elle l’a vu. Sa voix sévère avec laquelle il disait que son décolleté exposait les séminaristes à des idées perverses. Il parle mais on ne sait pas à qui. La femme, défenseuse de la moralité et de la seule propriétaire de la poitrine légale dévisage sa fille avec dédain. Et la fille ne sait pas encore si elle est une enfant ou une adulte, coupable ou innocente. Si elle est une destructrice et potentielle tentatrice ? Et elle ne sait pas si elle aime ça ou non. L’effort nécessaire pour résister, à l’aide d’un sourire méprisant, aux yeux pleins de vulgarité de sa mère et de son père ne suffit pas pour longtemps. Elle sait déjà que les hommes sont des créatures faibles qui ont besoin de protection contre les femmes libérées. Elle sait que si la situation continue, dans la voiture il n’y aura personne avec qui elle puisse se sentir sûre. Elle s’occupe de son père affaibli par ses désirs, affaiblie par les désirs de son père et de sa mère. Elle déplace son décolleté au dos comme si ça pouvait tous les purifier des impulsions perverses.

    Ils sont devant l’église. Qui est pris dans une histoire d’amour avec qui : difficile à savoir. Qui est moral et qui non : on ne le sait pas. Avec chaque souffle, la propriétaire du décolleté dangereux a l’impression d’aspirer le vide dans sa poitrine qu’elle n’a pas. Incapable de supprimer les circonstances, elle leur tourne le dos nu ainsi qu’au prêtre.

  • Chope une fringue

    Il paraît qu’à Olsztynek le temps s’est arrêté. Il paraît que ça donne une mauvaise réputation à la beauté de cette ville. C’est une preuve que la beauté est un phénomène relatif car pour elle, bien qu’elle ait vu la laideur héritée de l’époque communiste qui émergeait au tournant, Olsztynek était beau. Elle ne se demandait pas pourquoi. Il lui rappelait peut-être des moments joyeux de son enfance ? Ou peut-être, elle n’attendait de cette ville rien de plus que ce qu’elle offrait. Ce qui aurait dû se passer s’est déjà passé, donc il n’y avait pas de solitude car l’homme est solitaire quand il attend…

    Le magasin « Chope une fringue » dont la grande ouverture a eu lieu en juin, comme en informait une grande bannière, ne pouvait surprendre que de manière positive. C’est la question d’une barre bien placée. Le magasin comme cette ville. On n’y entre pas, on ne va pas tout droit, on ne cherche rien de concret, de conforme à la vision, donc on n’en sort pas les mains vides et la frustration dans le cœur. Un tel magasin et une telle ville où l’on court, fouille tantôt dans un panier avec différents trucs, tantôt dans les robes sur un porte-manteau. Ta satisfaction ou son manque dépend des gestes du cœur et non des attentes venues de n’importe où.

    « Ça, c’est la taille 46 » – a-t-elle entendu de la part d’une voix douce quand elle regardait joyeusement excitée ce qui était sur le dernier porte-manteau qui se trouvait presque dans la vitrine. La vendeuse et probablement propriétaire en même temps, l’a gentiment regardé. Elle avait l’air d’une personne capable d’arrêter ce qu’elle était en train de faire sans irritation et de consacrer son attention aux autres sans s’attendre à une compensation sous la forme d’un achat. « On peut l’acheter pour plus tard » – a-t-elle continué de bonne foi. Il y avait quelque chose d’apaisant dans cette phrase. L’ordre naturel des choses, le temps qui passe que l’on peut enfiler. Et il paraît qu’à Olsztynek le temps s’est arrêté. Ou peut-être j’aurais dû écrire « Oui, apparemment à Olsztynek le temps s’est effectivement arrêté ». Je ne sais pas.

  • Une poupée en caoutchouc

    Après un coup de poing, elle se comportait toujours élégamment. Ses mouvements étaient économes et distingués comme si dès sa naissance rien de prévisible n’existait pour elle. Elle se levait le plus vite possible en essayant de ne pas commettre la moindre erreur. Elle était surprise par la persistance risquée combinée avec une mine impassible.

    Une poupée en caoutchouc. Avec du béton dans les pieds. Si tu la frappes de toutes tes forces, elle se redressera, ne se mettra pas en mouvement. C’est la poupée sur laquelle s’entraine un homme qui a pas mal de choses à prouver. Le calme difficile à définir et le sentiment de fierté de l’appartenance à sa compagnie encore plus difficile à définir. Elle est peut-être devenue folle suite aux coups sur la tête. Peut-être qu’elle était dans ce rôle depuis toujours, elle ne savait pas que d’autres existaient ?

    Une nana avec de la classe. « I don’t get mad, I get distant » : ce qui est écrit sur son front. Elle regardait cet homme avec une mine d’un fin connaisseur. Lui, habitué à sa présence ni la repoussait, ni l’aimait. Elle vivait avec eux en bonne hostilité. Elle a fini sa vie embarrassante par une déchirure sans classe. Sa mort n’a ému personne. Elle a été vite remplacée par une nouvelle, celle de derrière.

  • Un psychanalyste

    Mon psychanalyste voit ce qui est exposé à chaque regard par contre les autres regardent et ils ne voient rien. J’y retrouve mon sens, inaccessible pour moi car caché par peur de la douloureuse vérité. Lui, il n’en a pas peur et grâce à cela, je commence à croire que cette douleur ne me tuera pas. Mon psychanalyste est intrépide et délicat.

    Mon amie est aussi intrépide. Par contre, elle aime prendre les autres de haut. Elle le fait involontairement, c’est plus fort qu’elle. Elle insiste toujours sur sa particularité. De plus, son intrépidité est brutale. Elle essaye de m’emmener à une expédition dans les entortillages de la vie. Moi, je suis nue et en culotte et elle s’énerve que je gémisse blottie essayant de cacher ma nudité honteuse. Parfois j’ai peur, parfois je suis fâchée avec elle et je l’exprime dans ma tête. Ses idées sophistiquées de vengeance (non réalisées) et de punition (parfois réalisées) apportent un soulagement. De toute façon, c’est une bonne illustration du proverbe « L’enfer est pavé de bonnes intentions ».

    Mon psychanalyste est intrépide de manière partenaire. Il me remet une machette et un casque et lui, il besogne avec sa machette. Et le chemin parsemé d’épines semble moins effrayant. Il me laisse passer et en même temps il expose le terrain. C’est ce qu’un parent devrait faire pour son enfant. Mais si le parent le fait, le psychanalyste n’est pas nécessaire.

    Je pense à lui différemment et j’ai différents sentiments envers lui. Envers mon psychanalyste. Parfois je l’aime bien, parfois non. Parfois je l’aime même. Et parfois, je le déteste. Parfois je suis pendue à ses lèvres et parfois j’analyse scrupuleusement chacun de ses mots. Il me pose la question alors : « C’est une pensée 
ou une vigilance ? ». C’est sûr qu’il restera dans le groupe, dont la composition change, des personnes les plus importantes. Il vaut mieux l’inclure dans le prix en se décidant à se mettre sur un divan. Il deviendra votre lit le plus important. Parfois, il sera dans votre chambre d’enfant et parfois dans votre chambre à coucher bien adulte.

  • Des rubans

    Le temps n’a pas éradiqué sa féminité, il ne l’a jamais faite vieille. Elle étudiait des magazines avec confiance. Vogue était une autorité pour elle. L’apparence et son influence sur les destins des gens, c’était ce qui l’intéressait. Elle ne s’arrêtait à rien, à l’exception des vêtements. Elles réagissait brièvement aux dilemmes : j’étais stupide, j’aurais dû vivre esthétiquement.

    Nous allions souvent au cimetière. Elle aimait les émotions fortes et les détails macabres. J’ai appris quel défunt terrorisait qui, pourquoi et comment. Qui mettait « cette fidélité à soi » devant le nez de qui. Quels mariages ont été déjà rompus, qui s’est suicidé à cause de qui. Et comment il l’a fait exactement. De quoi il avait l’air avant et après sa mort. J’étais aussi mise devant les devinettes : Faut-il être étonné que l’assistant du fossoyer qui avait 19 ans était tout frais ? Elle parlait sans réfléchir si ses mots étaient appropriés pour les oreilles d’un enfant ou non.

    Lorsque nous tombions sur des funérailles, elle guignait le cercueil. Elle ne débattait pas la souffrance de la fin de vie. C’est évident qu’on ne peut pas l’influencer, mais la tenue ? C’est un scandale ! C’est immoral de quitter la terre dans une telle tenue. On ne peut pas perdre le contact avec la réalité – maugréait-elle. Ensuite, elle me permettait de voler des rubans brillants des tombeaux en disant que ça détournerait l’attention du défunt. Nous rentrions à pied en faisant une petite pause dans un café. Elle soupirait et finassait ses histoires avec la tranquillité en écrasant un mégot dans un cendrier.

  • Un soulagement

    « Apparemment, Edwige habite au Canada. Elle nettoie des bureaux car elle a quitté ses études. Comme elle était douée ! Récemment j’ai croisé Inès, je ne l’ai pas reconnue à première vue, elle avait grossi. » Des sœurs… Elles s’efforçaient de perpétuer leur jeunesse à travers la mémoire. Elles aimaient débattre de rencontres accidentelles avec une amie d’avant, l’une ou l’autre, ou analyser les erreurs et les défauts d’autrui. Après avoir parlé d’Edwige et Inès, elles ont parlé des enfants, voisins et amis. Elles ont donc analysé leur vie.

    Des sœurs. Les filles de la mère qui les maintenait en vie à l’occasion. Elle les nourrissait à l’occasion, les envoyait à l’école à l’occasion. Dans la ville où elle était à l’occasion. Elles n’avaient jamais l’impression d’avoir leur place légitime. Elles étaient pleines de honte, de culpabilité et de sens de responsabilité. Pour racheter le bail à vie, précipitamment, en s’inquiétant pour ce qui était à faire, elles visaient la perfection. Il faut être gentille et serviable, sans le moindre ennemi puisqu’elles supportent à peine leur conscience qui les malmenait. Sans désirs car il semble qu’on ne puisse pas en avoir à l’occasion.

    Elles étaient pleines d’un chagrin imprécis et de doutes mais ce dont elles étaient sûres, c’était qu’il fallait aimer la mère et s’occuper d’elle lors de sa vieillesse. Elles noyaient cette conviction dans une grande quantité de vin. Elles noyaient des mots méchants lancés sans réfléchir par une vieille agressive. Après, elles ne savaient mêmes pas ce qui avait provoqué la douleur. On ne pouvait que se mettre en colère, une colère impuissante et silencieuse. « Et si on commençait à lui donner des calmants ? » – a dit l’une. Comme si sa vie avait pris la parole. Comme si, tout à coup, étaient apparues des solutions et la croyance qu’elles avaient le droit au calme, que c’était possible de ne pas être une victime. « Des médicaments, c’est une excellente idée ! Est-ce qu’on peut en surdoser ? » – se sont-elles demandé avec un espoir. L’une a répondu implicitement, avec la certitude d’une personne riche d’un savoir provenant d’une source fiable, qu’on ne dissèque pas les gens de cet âge…»

  • Un palais

    Je ne suis pas trop sage. J’arrive à tout par la voie détournée. Parfois c’est mieux parce que la vérité, si je l’avais comprise avant, elle m’aurait tué. Par exemple celle sur mon grand amour pour ceux qui n’étaient pas capables de m’aimer et sur mon besoin d’eux. Au lieu de ça, j’ai foulé les souvenirs l’un après l’autre, les bons et les mauvais. Tout ce qui restait de ma famille. J’ai créé la culture d’être une personne réservée. Pourtant, l’inconscience ne reconnait ni écoulement du temps ni renoncement aux désirs. Ce qui se réalisera, pourra amorcer la rupture de la façade.

    La maison de mes rêves, miraculeusement acquise, au bord d’un lac. Des invités. Étrangers même si connus. L’un regarde un film, l’autre crée quelque chose sur son Mac. Les autres parlent en buvant du vin. Quelqu’un somnole. Les pensées dispersées, qui passent du coq à l’âne, se réunissent selon leur propre logique. On est ensemble mais on n’a besoin de se soucier de personne, de n’amadouer personne, de ne se cacher de la rage de personne. C’est ce qui me manquait, mais je ne le savais pas. Un souvenir haletait dans le gouffre de l’inconscience. Il a retrouvé une fissure pour en sortir en rampant. Une communauté.

    L’information de ma venue se dispersait dans ce village de ma grand-mère comme l’éclair. Elle nettoyait mon visage avec un mouchoir bavé et on s’est mis à rendre visite aux voisins. Une soupe chez Zdunkowska, l’autre chez les Kuzdzal. Une ouvreuse, la cigarette au coin de la bouche et le filet sur les bigoudis, tirait le rideau sur la porte du cinéma Mazowsze. Elle a entamé la séance parce que nous étions venues. Un gâteau au fromage fait dans une boulangerie, il y en avait trop pour qu’on le mette dans un petit four électrique, il n’y avait pas de four. Mis dans un poêle, tout près des miches de pain. Un peu trop cuit parce que la grand-mère a bavardé avec les boulangers. Ensuite, ce gâteau porté par le village sans canalisation où chacun me connaissait. J’étais brulée dans la chaleur des sourires. On est rentrée à la maison sans salle de bains. Deux pièces, de l’humidité, des livres, une bouteille avec de l’eau bouillante sous l’édredon. Le puits sans eau. Beaucoup de « sans ». La misère, pourtant le palais. Une communauté.

  • Ma bouche s’engourdit

    Accablée par un nuage d’informations, j’essaie de m’abriter dans le vide, d’échapper à ce qui est difficile à affronter. Elle sait que cette vérité peut dévoiler la meilleure partie de son âme cachée derrière la vie qu’elle menait. Elle sait que la souffrance, c’est actuellement la seule solution raisonnable, mais elle a besoin de… elle doit blanchir la réalité.

    La vérité puante étouffe. C’est dommage que ce ne soit pas la carie dentaire. On ne peut pas la forer, empoisonner ou plomber. Sous le poids de la menace des questions qui arrivent, elle prend un ton indifférent. Elle plisse les yeux, on ne voit pas sa tristesse. Un Chanel no5 fade, un nouvel épilogue. Comme dans une maison familiale. On y brulait des bâtons d’encens et on racontait des contes. À la fin, la bouche engourdie par la formation des mots, saluera le public qui adore la jolie fausseté.

  • Tel Aviv

    Elle attache ses lacets. Sur ses pieds, elle a deux chaussures différentes. Une violette et une verte. Déjà dans la boutique, elle ne pouvait pas se décider. Elle était coincée devant le miroir « Je vais en acheter soit une paire, soit aucune ». Elle n’a fait ni l’un ni l’autre, comme elle n’avait pas fait, et elle ne fera jamais, de choses raisonnables.

    Elle marche dans les rues à l’ombre. Elle se sent vivante, c’est ce dont on ne peut pas décider soi-même. Une multitude de relations, celles favorables et celles dérangeantes. Elles sont confortables, ces chaussures. Idéales pour rentrer chez soi.

    Tel Aviv – une relation favorable. On ne doit pas y faire semblant, et ainsi l’homme devient magnifiquement plus beau. Elle y a retrouvé l’espace où tout avait du sens. Rien de superflu. On n’y a pas d’habitudes, on n’y flotte pas, on ne s’y préoccupe pas des détails sans importance qui piègent les pensées. On n’y inventorie pas d’objets, de plaies, de rôles.

    C’est ici qu’elle s’est débarrassée de cette damnée et constante propension à protéger et à prendre soin. De la certitude que tout ce qui est mauvais est à cause d’elle, qu’elle doit le réparer et pleurnicher avec une gentillesse névrosée pour être pardonnée. C’est ici qu’elle peut porter deux chaussures différentes. C’est ici qu’on peut être heureux près d’elle.

  • La poitrine, ce n’est pas pour moi

     

    Je me demande quand j’ai arrêté de faire le bilan de ses présences et de ses abandons pour commencer à m’intéresser à elle. À la personne qu’elle est vraiment, alors dissociée de moi. Quand j’ai pu jeter des coupures, des photos, des fanions – des preuves de ce qui était mauvais. Peut-être au bout de deux ans de thérapie. Le réservoir de furie et de chagrin a été vidé. La tristesse est apparu. Selon lui, la tortionnaire était un être humain.

    « Tu as allaité combien de temps ? » – c’était la dernière question de nos règlements de compte. « Pourquoi ? Tu as faim ? » . Un sourire. Le sien et le mien. Elle n’a pas dit : « Je suis désolée ». Elles se sont épuisées. Ma furie et sa culpabilité. On a arrêté de chercher : moi – la sentence, elle – l’acquittement. Elle m’a sevré, j’ai arrêté de la mordiller. C’était, à partir de maintenant, sa poitrine privée. Un bonnet D. Une poitrine pas pour les enfants, ni petits, ni adultes. La période d’échanges s’est terminée. La faute est prescrite.

    Elle avait 67 ans. Je ne l’avais pas connue, j’étais tellement concentrée sur ce qu’elle ne me donnait pas. Je n’avais aucune idée du spectacle qui se jouait dans sa tête. Qui était-elle, si elle ne vivait que pour me satisfaire ? Je me suis mise à passer l’aspirateur sans me presser. J’ai arrêté de me tourmenter par la pensée de passer à côté de la vie. Que je marche sur de vieilles traces. J’ai arrêté de penser que je dois déraciner les traces du passé. La journée était sereine. Mon système digestif a commencé à fonctionner normalement. Je n’avais besoin pas de défendre quoi que ce soit ou de punir quelqu’un.

  • Je suis un patient

    L’angoisse. Je me suis perdue en allant au cabinet du docteur. D’un côté, je veux y aller, de l’autre non.
    Je suis sur place. Je balaye le décor du regard : un divan, des tapis.
    Il m’invite à m’asseoir dans le fauteuil. C’est une consultation, alors on s’assoit face-à-face.
    Il est chaleureux. Je parle du thérapeute, pas du fauteuil. Je vérifie s’il ressemble à ma dernière thérapeute et si c’est le cas, je dois m’en enfuir tout de suite. Peut-être que je le saurais grâce à la température ambiante ? Là-bas, il faisait un froid de canard.
    Je commence à parler. Je ne me souviens pas de quoi. Ma voix tremble.
    Il m’interrompt : « Votre voix tremble. »
    Je me mets à pleurer.
    On essaie ensemble de comprendre pourquoi je suis là.
    Je pleure.
    « Je veux m’engager, être authentique. » – dis-je.
    Je pleure.
    « Et d’où vient ce manque d’authenticité ? » – me demande-t-il.
    Je pleure, je parle.
    De ma mère alcoolique.
    De la solitude à la maison durant mon enfance.
    Des coups dans la porte fermée quand les parents sortaient pour aller à une fête et me laissaient seule à la maison. De ma voisine qui s’asseyait de l’autre côté de la porte et me calmait en me racontant des histoires je pense, je ne sais plus.
    Des moments où je passais des crayons de couleurs et des feuilles de papier à ma mère pendant les fêtes auxquelles ils m’emmenaient. Elle buvait et dansait et moi, j’avais peur qu’elle s’enivre et qu’il y ait un scandale, alors je lui demandais de me dessiner une maison. Si les murs n’étaient pas droits, je donnais l’alerte car c’était le signe qu’elle était déjà ivre.
    Des tortures de mon père.
    À la maison, tout ça n’avait pas d’importance. On en parlait sous forme d’historiettes.
    « Vous aviez une raison de vous vous être cachée. » – dit mon psychothérapeute.
    Je pleure.
    « Vous aussi racontez tout ça en tant qu’historiette. » – ajoute-t-il.
    Je sanglote.
    « J’avais l’impression d’avoir mal partout. » – lui réponds-je.
    Notre séance est finie. Je sors.
    Je tremble.
    Je regarde dans le rétroviseur dans ma voiture.
    Mes yeux sont rouges.
    Mais comment est-il possible que je me plaise dans cet état déplorable.
    Je vais me faire plaisir
    Dans mon café préféré, il n’y a pas mon gâteau préféré aux amandes.
    Je prends celui au chocolat.
    Il est fade.
    Je ne suis pas d’humeur aujourd’hui
    Je ne vais pas le terminer.
    Je ne le prendrai pas non plus pour plus tard.