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Des bagues

Je pratiquais devant le miroir pour être comme elle. Pomponnée, en grande tenue, j’attendais son arrivée sur le balcon. Avec des robes brillantes, les cheveux carotte et la peau blanche comme la cire, elle était étrangère. Elle m’appelait « Jenka », m’achetait des livres anglais et m’enseignait une prononciation correcte. « Londres est le seul lieu dans le monde entier où se passe la vie. Ça, ce n’est pas la vie, ne l’oublie pas. » « Tu vas finir mal ! » – elle récitait cette formule pendant que, au lieu de l’écouter, je regardais ses bijoux et ses ongles vernis. Certaines choses sont prédites non pour qu’elles se produisent mais pour qu’elles ne se produisent pas. Il paraît qu’à l’examen oral d’entrée à l’université elle a confondu „bitch” avec „beach”. Ça a décidé de son sort. Des choses insignifiantes influencent notre vie. C’était déjà inquiétant pour moi  à ce moment-là. 

La fête traînait, les parents faisaient tourner des CDs, on jouait au bridge. Après une bouteille de vin, elle se mettait à pleurer d’être vieille et de n’avoir rien atteint. « Je suis finie. Je suis vieille. Où est le temps ? Il a passé, échappé, s’est envolé. » On la soignait en lui donnant à boire jusqu’à ce qu’elle arrête de parler et de pleurer, ses mains pleines de bagues pendaient mollement. 

Ils la portaient à la maison. Moi, je comptais les bagues. J’inventoriais de la main tantôt droite, tantôt gauche. Parfois ils trébuchaient, parfois il pleuvait mais son sommeil était invincible. Ils capturaient des buissons ou des branches avec son corps. Il ne restait que trois rues. La clé ne se laissait pas tourner, les bagues s’accrochaient bien. Dès qu’ils arrivaient à vaincre la serrure et placer ses bagues sur le canapé, on rentrait. Moi, je rentrais en sautant. J’étais heureuse. 

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