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  • L’embrassement

    L’orgueil lui était inconnu désormais. Elle soignait son corps pour ne pas paraître aussi minable qu’elle se sentait mais elle le faisait sans conviction. Elle avait déjà fait les choix les plus importants. On ne peut pas refaire ce qui a déjà été fait. Il faut l’accepter. Elle n’attachait pas beaucoup d’importance au voyage qui l’attendait. Partir, rentrer, reprendre sa vie à l’endroit où elle l’avait laissée. Avec un homme qui ne savait pas bien apercevoir l’autre.  Elle était peut-être attirée par ce qui l’anéantissait, elle avait peut-être beaucoup à cacher. C’est pourquoi elle l’avait choisi. 

    Un rendez-vous soudain, un jeu de cartes dans la main d’un fou. Le mal ne l’avait pas contaminé. Son intérêt, sa douceur…il ne vaut pas la peine d’y réfléchir, il vaut mieux la lécher. Il met les mains sur tes épaules puis les enlève. Tu penses intensément. Tu attends le moment où il te touchera de nouveau et où tu pourras oublier de réfléchir. Tu ne comprends pas comment tu es arrivée à vivre sans lui, à ne pas l’attendre. Mais tu l’aimes bien et il te manquait toujours. C’est un état excluant la responsabilité. Le présent adimensionnel dans lequel tu danses éternellement. 

    De temps en temps, elle s’attristait, prétendait être gaie, il le remarquait et disait : « pas comme ça, je n’aime pas ça. » Elle s’attristait parce qu’il n’apprendrait jamais pourquoi elle était là, ne connaitrait jamais la vraie raison : elle était là pour chasser le diable. Il la tenait, elle pouvait s’accrocher à lui. Pendant un instant, elle avait une famille qui ne l’avait jamais quittée. Puis, tout s’est passé très vite, voire trop vite pour prendre une décision, pour être prise de panique, pour échapper. Il s’est enregistré dans son téléphone „Maxi le plus beau”. Il existera dans sa tête sans savoir qui il y est. Son attirance pour les choses tragiques est passée. Ou en fait, peut-être pas.  

  • Tout doux

    Tout le monde pousse des cris de joie : Comme c’est mignon ! Elle a pensé dans la panique : Ce n’est pas possible. Mais malheureusement, ça l’était. Un ensemble : un pull, un bonnet et des chaussettes. Son cadeau d’anniversaire de chez Prada de taille 56 cm. C’est la seule chose qui est restée de moi ? Une personne dans mon utérus ? Ce cadeau a pris la forme d’un ordre. Elle a peur d’être soumise à sa volonté. Un gouffre dévorera et dissoudra son identité.

    Elle a regardé son mari. « Oui, je t’ai oubliée » – disaient ses yeux ravis du cadeau. Il n’y a personne qui puisse l’aider. Un jour, tout à coup, tu n’es qu’une mère. Ton corps n’est plus le tien. Dans ce monde, les cadeaux sont différents, on ressent différemment les désirs, on s’endort différemment, les hommes te traitent différemment.

    Elle a baissé les épaules. Elle est sortie pour prendre un peu d’air frais. C’est normal quand on est enceinte. Puis, elle a prêté le rouge à lèvres le plus rouge au monde aux femmes qui bavardaient dans la salle de bains. Maquillée, elle s’est assise au bar et a bu d’une traite une flûte de champagne. Elle a bâillonné de son regard les tantes scandalisées de son mari.

  • L’amour propre sur un porte-manteau

    Elle circulait en ville, remplie d’inquiétude qu’elle ne savait pas définir. Elle avait besoin de quelque chose d’indéterminé, d’un abri. Quel lieu m’accueillera ? Elle regardait par les fenêtres des cafés en cherchant la réponse. A côté d’elle, a passé lentement une voiture, le moteur grondant et la musique à tue-tête. Elle a pensé que les hommes dans des cabriolets ne frimaient pas, ils cherchaient l’apaisement. Comme elle.

    Elle s’est assise dans une foule colorée. Pas d’apaisement. Elle s’est regardée. Une personne un peu triste, un peu tendue, les vêtements pris un peu trop au sérieux. Impeccable, sans légèreté. – Je n’existe pas ici, je n’existe pas du tout. – a-t-elle pensé – Je dois me changer, mettre quelque chose qui changera le déroulement de la journée.

    Tout près, se trouvait un magasin de vêtements d’occasion de grands créateurs. Plusieurs fois, en tenant dans les mains un vêtement sans marques d’usure, elle se demandait pourquoi sa propriétaire avait décidé de s’en débarrasser. Elle n’avait jamais trouvé la réponse parce que ces réflexions cédaient aux essayages avides. Ravie de son nouveau reflet dans le miroir, elle fourrait négligemment les choses dans lesquelles elle y était venue dans son sac. Elle ne se souvenait pas de quelles valeurs elles étaient le matin, en les mettant, elle ne comprenait pas comment elles avaient perdu leur valeur. L’enthousiasme pour ces choses, ou plutôt pour elle dans ces vêtements, disparaissait imperceptiblement, cette chose ne vêtait plus.

    Son armoire était remplie de vêtements mis déjà dans le magasin. Et jamais plus. Mais ce jour-là, quand elle portait cette nouvelle chose, le monde était différent. Son inconfort imprécis disparaissait. Des idées chaotiques commençaient à former la phrase « Je suis visible, donc je suis » ! Elle se permettait de sentir qu’elle plaisait aux gens. Elle revenait sur la scène. Elle se calmait.

    Elle changeait le sentiment de l’intérieur gris et de la tristesse en image grise et rigide. « Ce vêtement est coupable de mon mauvais état d’esprit. » Résoudre ce problème, rien de plus simple. Elle se changera, se libérera d’une identité inconfortable, ou de son manque inconfortable.

    Elle fouillait les porte-vêtements de manière professionnelle. La sympathie pour elle-même retrouvée dans une nouvelle robe ou de nouvelles chaussures lui permettait de penser, pendant un instant, qu’elle savait qui elle était. Quelqu’un méritant l’enthousiasme.

  • Un défilé de mode

    Elle habitait un immeuble qui se rappelait la Seconde Guerre mondiale. Un immeuble avec du plâtre comme une passoire. Le rythme journalier des voisins était imposé par une camionnette avec l’inscription « Bodzio Delivery » dans laquelle tintaient des bouteilles. Le bruit des roues le matin signalait que le rassemblement d’un groupe de soutien pour les hommes – un stand la bière en tôle – était prêt à accueillir les passagers à bord.

    Contrairement aux associations probablement provoquées par cette description, c’était l’époque où elle vivait dans l’opulence. « Dans l’opulence » veut dire qu’elle n’était pas difficile, elle attrapait ce que la vie lui apportait et elle donnait généreusement de sa personne. Elle prenait tout de chacun, quoi qu’il disait, faisait, pensait, sentait, avait. Tout était utile.

    Le stand de bière se trouvait sur la terre durcie, à 100 mètres de l’entrée de sa cour. Après des salutations excessives, on s’y insultait, dévoilait des secrets et commentait tantôt la bière, tantôt la politique. Et avant tout les femmes. Les leurs et celles qu’ils désiraient.

    Quand elle tournait au coin, les conférenciers se taisaient même s’ils se jetaient tout à l’heure sur la cruauté comme des mouches sur la viande. Leur pantomime permettait de supposer que, comme à tous les hommes, la vie familiale avec une telle femme leur paraissait impossible. Avec elle, ils ne voudraient que s’imprégner du plaisir que les soucis ne pouvaient pas perturber.

    Elle allait lentement vers sa voiture en distribuant des sourires à un public applaudissant à la vue de son corps. Elle s’était pomponnée et maquillée pour être prête à ce défilé de mode de 5 minutes. Son engagement frappait quand on prenait en considération le taux de rendement. Mais apparemment, le profit est une valeur subjective.

    Et chaque matin, ils vivaient donc ils ressentaient une douleur mais les hommes avaient leur bière, et elle – le ravissement pour l’apaiser. Ils allaient bien ensemble et avec ce lieu où ils se sont trouvés par hasard.

  • La perfection

    Ses jambes sont en tête de la liste des choses qu’elle méprise. À cause de ses jambes, elle était souvent de mauvaise humeur. Elle pensait que si elles étaient maigres, sa vie se serait passée différemment. Empoisonnée par une attaque de neurasthénie particulièrement forte, elle est allée une fois chez le chirurgien esthétique. Déshabillée, elle était en face du médecin qui ressemblait à Freud et qui faisait les consultations entouré de meubles anciens. En la regardant soigneusement, il a sorti des photos de VRAIS défauts des extrémités en insistant bien sur le mot « vrais ». Elle en est sortie sur les mêmes jambes avec lesquelles elle était venue, et elle les utilisait comme avant, alors sans gratitude.

    Dans les cabines d’essayage, elle comparait ce que lui renvoyait le miroir avec l’idée qu’elle avait d’elle-même inspirée par les photos de Vogue. L’objet revenait à l’étagère. Elle quittait le magasin dans ses vieux vêtements, alors sans les défauts visibles pour autrui, en considérant avec soulagement qu’elle avait fait des affaires. Mais elle se sentait attirée par les talons hauts et les choses courtes. « Si je pouvais me permettre, je m’habillerais comme ça. », soupirait-elle. Mais ce n’était pas la question d’un manque de moyens financiers.

    Ce jour-là, elle a découvert que tout près de son magasin de chaussures préféré, on avait ouvert une librairie pour enfants. Dans la vitrine : « Les contes d’Andersen », sa couverture attirait par des escarpins rouges. Le souvenir de l’odeur du livre lu par son père quand elle était enfant lui revint, du livre qui était trop difficile pour un enfant. Le contenu incompréhensible du conte lui revint. Les escarpins rouges, ils bougent tous seuls, ils forcent la fille à danser sans cesse. Ils ne permettent pas d’émousser l’appétit, de vivre aux chimères de la perfection. « J’emmerde la perfection, au moins aujourd’hui. » – marmonne-t-elle. Elle passe au magasin de chaussures comme si elle devait faire face à une catastrophe, récupérer les jambes amputées avant de se tromper de nouveau.